Anthroposophie et environnementalisme

Par Nadia BREDA, anthropologue à l’Université de Florence en Italie.

Titre original : Are anthroposophists environmentalists? Publié dans Public Anthropologist 1 (2019) 208-223. DOI: https://doi.org/10.1163/25891715-00102005

Résumé de l’article

Les anthroposophes peuvent-ils être considérés comme des écologistes ? Sur la base des récentes recherches ethnographiques de l’auteur, cet article cherche à définir le profil de l’environnementalisme anthroposophique, une figure appartenant à une forme particulière d’environnementalisme. Au cours des deux derniers siècles, l’anthroposophie (fondée par Rudolf Steiner, 1861-1925) a élaboré un récit universaliste appelé “science de l’esprit”. Aujourd’hui, par une “approche salvifique” et une “vie karstique”, l’anthroposophie alimente des pratiques environnementales différentes et hétérogènes, entremêlées de questions écologiques et sociales qui incluent la spiritualité, l’antimodernisme, les relations entre les hommes et les non-hommes et les sciences alternatives. Par conséquent, les mouvements écologiques inspirés par l’anthroposophie ont une diffusion large et croissante à l’échelle mondiale, ce qui incite l’anthropologie à produire une connaissance ethnographique appropriée de cette forme d’environnementalisme.

Conclusion

L’anthroposophie lit le monde à travers des correspondances, tissant des réseaux d’analogies qui mêlent des éléments de notre planète au reste du cosmos dans une cosmologie articulée. Il n’est pas facile de promouvoir une telle vision alternative dans un monde naturaliste, et de fait l’anthroposophie est souvent accusée d’ambiguïté, de désengagement, et considérée comme porteuse d’une vision dématérialisée et désincarnée de l’environnement en raison de son insistance sur la spiritualité.

La vision de McKanan sur les apports de l’anthroposophie à l’environnementalisme est probablement correcte. À savoir que sa contribution ne peut être appréciée qu’à la lumière des aspects déséquilibrés de l’environnementalisme : “ne vaut que comme contrepoids : pris isolément, chacun pourrait être aussi déformé que celui qu’il contrebalance”. Isolées, les caractéristiques de l’environnementalisme anthroposophique peuvent donner lieu à des politiques contrastées, progressistes ou régressives en l’absence de contrôle par le mouvement anthroposophique. Il est typique des philosophies (comme des religions ou des idéologies) qui sont basées sur de grands récits et donc englobantes, d’aboutir à des pratiques ambivalentes de droite ou de gauche, politiquement parlant. En ce sens, une prise de conscience de toutes les ambiguïtés possibles, ainsi que du positionnement et de l’histoire de l’anthroposophie dans le cadre de différentes formes d’environnementalisme, semble de plus en plus urgente.

L’environnementalisme anthroposophique fonctionne avec d’autres environnementalismes mondiaux : il agit et réagit, avance et se retire. Il se cache lorsqu’il ne peut pas faire face aux conflits et réapparaît fort dans ses possibilités pratiques, souvent efficaces. Pourtant, ni les environnementalistes anthroposophes ni les environnementalistes non anthroposophes ne peuvent être considérés comme des acteurs isolés. L’hybridation des philosophies et des pratiques et l’expansion des différentes sciences et approches – toutes inspirées par des cosmologies diverses et réciproques – ne peuvent qu’être utiles et constitutives de besoins environnementaux plus larges.

A propos de l’auteur

Nadia BREDA est professeur adjoint à l’université de Florence, en Italie. Elle a étudié à Université de Venise, à l’EHESS de Paris et de Toulouse, et est titulaire d’un doctorat de l’Université “La Sapienza” à Rome. Ses intérêts de recherche portent sur la relation entre la société et la nature. Son travail ethnographique de terrain porte sur les connaissances locales, la gestion de la biodiversité, les conflits environnementaux, la politique de l’eau et des zones humides. Elle a a également édité la version italienne de Par-delà Nature et Culture de Philippe Descola.