Représentations de la biodynamie dans la viticulture française : Du scepticisme à la curiosité

Synthèse d’un article de Manuela Brando de Lachapelle, Frédéric Brochet et Laurence Geny-Denis paru dans Horticulturae 2025, 11(9), 1114. DOI:https://doi.org/10.3390/horticulturae11091114. Texte publié sous licence Creative Commons CC-BY 4.0.

Titre original : Biodynamic Viticulture Representations in the French Wine Industry: A Textual Analysis

Résumé

A l’heure de la transition dans le monde viticole, la biodynamie et son approche holistique représentent un choix pour de nombreux techniciens de la filière viti-vinicole française. Elle est cependant perçue de manière très différente par les acteurs de la filière. Pour certains d’entre eux, ses fondements et ses bénéfices tangibles suscitent des débats. D’autres praticiens s’interrogent sur la valeur des recherches scientifiques menées sur ce type d’agriculture.

Les représentations qui motivent le choix des pratiques biodynamiques restent floues. Pour tenter de comprendre l’attrait ou le rejet des pratiques biodynamiques au sein du monde professionnel, nous avons mené l’expérience suivante. Trente membres du secteur ont été interrogés sur leurs opinions et leurs connaissances en matière de biodynamie par le biais d’entretiens semi-directifs. Une analyse textuelle des réponses, réalisée à l’aide du logiciel Alceste, a permis de mettre en évidence quatre représentations de cette méthode de culture qui coexistent dans le secteur. 1- Les préparations biodynamiques pourraient avoir un effet tangible sur le comportement des plantes. 2- Les effets de la biodynamie sur la qualité finale du vin devraient être mieux étudiés. 3- Les fondements anthroposophiques de la méthode doivent être revisités et adaptés aux contextes actuels de production de la filière. 4- Les méthodes expérimentales et les échanges avec les pairs sont indispensables pour comprendre les effets de ce mode de culture dans un contexte et un terroir donné.

Ces différents points de vue doivent être combinés pour trouver des utilisations intéressantes et innovantes des méthodes de l’agriculture biodynamique.

Typologie des personnes interviewées

Afin d’obtenir un éventail de perspectives contrastées, nous avons constitué un panel varié de 30 personnes représentant différentes régions viticoles, dont Bordeaux (65 %), la Bourgogne (23 %), la Loire (6 %) et le Languedoc-Roussillon (6 %). Le panel était composé de 42% de propriétaires, 32% de directeurs, 13% de techniciens et 13% de conseillers. Majoritairement masculines (83%), les personnes interrogées avaient des formations diverses, avec 42% d’agronomes et 39% d’œnologues. Notamment, 84 % d’entre elles pratiquaient la biodynamie, mais seulement 22 % étaient certifiées.

Figure 1. Caractérisation du panel interrogé en ce qui concerne (A)-la région ; (B)-la position professionnelle ; (C)-les pratiques biodynamiques et la certification ; (D)-le niveau d’éducation

Principaux résultats

L’analyse des réponses données par les participants à l’enquête a permis d’identifier quatre classes distinctes, comme le montre la figure 2 ci-dessous.

Figure 2. Classes définies selon le corpus par classification ascendante hiérarchique à l’aide du logiciel Alceste. Dans chaque classe, les lexèmes sont affichés avec les valeurs de χ2.

Dans nos résultats, la classe 1 se distingue nettement des classes 2, 3 et 4, qui forment un sous-groupe. Au sein de ce sous-groupe, la classe 2 est encore plus distincte des classes 3 et 4. Au sein de l’industrie viticole française, deux états d’esprit contrastés concernant la biodynamie se dégagent. Les personnes de la classe 1 ont des certitudes sur les actions et les effets de la biodynamie, en particulier sur l’impact des préparations biodynamiques comme la silice et la bouse de corne sur les plantes et le sol. En revanche, les personnes des classes 2, 3 et 4 expriment de la curiosité, des doutes ou du scepticisme à l’égard des pratiques biodynamiques.

Classe 1 : agronomes, praticiens et conseillers, convaincus des effets matériels des préparations biodynamiques

Les lexèmes dominants de la classe 1 comprennent entre autres « silice », « sol », « corne », « plante », « effet » et « croissance ». Cette classe se compose essentiellement de noms et de verbes d’action, qui mettent l’accent sur les effets physiques des préparations biodynamiques. La représentation de la biodynamie dans ce contexte est matérialiste, suggérant que les pratiques biodynamiques produisent des résultats visibles et mesurables dans l’agriculture. Cette perspective s’éloigne des fondements spirituels initiaux de Steiner, en présentant la biodynamie davantage comme une méthode agricole que comme une pratique spirituelle. Les membres de la classe 1 sont principalement des praticiens de la biodynamie, certifiés ou non, avec une forte proportion d’agronomes (60 %).

Classe 2 : Les non-praticiens ou les praticiens non certifiés, sceptiques quant aux fondements de la biodynamie.

La classe 2 est caractérisée par des lexèmes tels que « désavantages », « avantages », « spécifications » et « risques ». Ces termes indiquent une attitude de questionnement à l’égard de la biodynamie, avec peu de références à ses effets pratiques ou à ses termes opérationnels. La classe 2 incarne le scepticisme à l’égard des pratiques biodynamiques, remettant en cause leur efficacité et le caractère contraignant des cahiers des charges biodynamiques. Ce scepticisme peut freiner l’adoption de la biodynamie parmi les praticiens potentiels. Une grande majorité (90 %) de la classe 2 est constituée de non-praticiens ou de praticiens non certifiés.

Classe 3 : Praticiens non certifiés attachés à la méthode expérimentale pour prouver les effets de la biodynamie sur leur terroir sans contraintes.

Les participants de la classe 3 utilisent des mots comme « essai », « recherche » et « discussion », ce qui indique que l’accent est mis sur l’apprentissage par l’expérience et l’expérimentation. Peu de références sont faites aux effets directs des préparations biodynamiques. La classe 3 représente un état d’esprit plus expérimental, où les praticiens cherchent à comprendre les pratiques biodynamiques par le biais d’enquêtes empiriques plutôt que par des dogmes établis. La majorité des participants de la classe 3 (73 %) sont des praticiens biodynamiques non certifiés, principalement originaires de Bordeaux et de Bourgogne.

Classe 4 : Praticiens hédonistes, certifiés ou non, curieux des effets que la biodynamie peut avoir sur le vin.

La classe 4 est centrée sur les lexèmes liés au vin et aux expériences sensorielles, tels que « raisin », « vendange », « goût » et « vieillissement ». Cette classe met l’accent sur les aspects sensoriels et qualitatifs de la production de vin. Dans cette classe, les praticiens certifiés et non certifiés sont représentés, avec une curiosité notable pour l’influence de la biodynamie sur la qualité du vin.

Discussion et conclusion

L’analyse de discours menée avec le logiciel Alceste met en évidence quatre représentations distinctes de la biodynamie au sein de la filière viticole française, révélant des degrés variables d’adhésion, de doute et de critique. Toutefois, cette analyse présente des limites importantes, notamment un échantillon restreint de 30 participants majoritairement issus de la région bordelaise, ainsi qu’une approche centrée uniquement sur le contenu sémantique, qui ne rend pas compte de la complexité des dimensions verbales et non verbales du discours.

Les résultats montrent que les perceptions de la biodynamie sont plurielles et individuelles, mais coexistent dans un même espace professionnel. Comme le souligne Jean Foyer, ces représentations s’inscrivent dans une tension durable entre plusieurs registres de savoirs : paysan, scientifique et ésotérique. Cette diversité interroge la capacité du secteur à construire une compréhension renouvelée de la biodynamie dans un contexte de transition vers une viticulture plus durable.

En mobilisant les travaux de Cyril Rigolot, la biodynamie apparaît comme une synthèse de différentes visions du monde agricoles. Une première représentation privilégie une approche moderne et technoscientifique, tandis que d’autres s’inscrivent dans une vision postmoderne fondée sur l’expérimentation contextuelle et les échanges entre pairs. Une représentation plus critique rejette les dimensions ésotériques de la biodynamie, jugées parfois dogmatiques et dissuasives pour de nouveaux praticiens.

Les viticulteurs interrogés attribuent aux préparations biodynamiques des effets positifs sur la croissance des plantes et la vitalité des sols, notamment via l’activité microbienne. Ces observations empiriques soulignent la nécessité de recherches collaboratives et transdisciplinaires afin de valider ces effets de manière rigoureuse. De même, il est important de sortir du débat « convaincus vs. détracteurs » / « pour et contre » qui est limitant. Il y a de nombreux points de vue qui sortent de ce schéma et il est important de les exprimer et de les écouter pour être dans la construction.

En conclusion, l’étude montre que la biodynamie est perçue à travers des représentations multiples au sein de la filière viticole française. Si les principes fondateurs hérités de Rudolf Steiner peuvent constituer un frein à son appropriation pratique, la biodynamie favorise néanmoins une relation holistique entre les plantes, les sols, l’environnement et les agriculteurs. Le développement de la viticulture biodynamique passe par une coopération étroite entre scientifiques et praticiens, et par une approche transdisciplinaire intégrant expérimentations de terrain, recherches biologiques et sciences sociales, afin d’améliorer sa compréhension, son acceptation et son évolution.