Traduction de l'introduction du livre de Johannes Kronenberg et Edith T. Lammerts van Bueren : On the Earch We Want to Live - Contributions de l'Anthroposophie au Développement Durable, publié en 2025 dans la série World Sustainability chez Springer Nature.
Lien vers l'article original : https://link.springer.com/book/10.1007/978-3-031-98758-8
Une traduction DeepL-FR de l'ouvrage complet est également disponible ici.
À propos de ce livre
Cet ouvrage en libre accès explore les contributions de l’anthroposophie au développement durable, comblant ainsi une lacune majeure dans la recherche. Il examine la vision du monde anthroposophique, offrant une perspective intégrale et holistique sur la relation entre l’humanité et la Terre. En approfondissant ses fondements philosophiques, cet ouvrage met en lumière la manière dont l’anthroposophie envisage le développement durable de l’humanité et de l’environnement.
L’accent est mis en particulier sur la résilience et sur l’impact de 27 organisations pionnières qui appliquent les principes anthroposophiques dans leur travail. Parmi celles-ci figurent des multinationales telles que Weleda, des banques comme la Freie Gemeinschaftsbank, ainsi que des fabricants tels que Sonett, Voelkel et Stockmar. Des organisations telles que SEKEM en Égypte, lauréate du prix «Champion of the Earth 2024» du PNUE, Monte Azul au Brésil, ainsi que des initiatives locales comme le Kufunda Learning Village au Zimbabwe sont également mises en avant, comme exemples remarquables de pratiques en matière de développement durable. Certaines de ces institutions façonnent ce domaine depuis plus d’un siècle, jouant un rôle de pionnières dans leurs domaines respectifs. Une autre partie importante explore les perspectives offertes par l’agriculture biodynamique — en tant que première méthode d’agriculture biologique avec son label de certification Demeter —, les cent ans du mouvement éducatif Waldorf axé sur les aspects socio-écologiques, ainsi que la recherche d’une économie associative inspirée par l’anthroposophie.
Cet ouvrage conclut en élargissant la définition du développement durable à travers le prisme de l’anthroposophie, en intégrant à la fois ses principes et ses applications concrètes. Il constitue une ressource précieuse pour les professionnels du développement durable, les chercheurs, les étudiants et les enseignants qui souhaitent explorer les contributions passées et actuelles au développement durable, ainsi que les meilleures pratiques pouvant être intégrées dans les programmes d’enseignement et la pratique professionnelle.
À propos de cette publication : portée et pertinence
Pour surmonter la crise socio-écologique de l’Anthropocène, il nous faut de nouveaux récits et de nouveaux paradigmes de pensée, davantage de réciprocité sociale et une action plus inclusive. Si le développement durable a gagné en popularité à l’échelle mondiale, son approche souvent technocratique et unidimensionnelle a tendance à négliger les dimensions culturelles et spirituelles indispensables à une véritable transformation. De plus, l’histoire et la cause de cette crise sont encore attribuées à la révolution industrielle et à la Grande Accélération (Steffen et al., 2015), bien que l’impact colonial après 1492 semble constituer un point de départ plus précis de l’injustice sociale mondiale et de la destruction des organismes terrestres indispensables à la vie (Jhagroe, 2024).
Depuis plus de 100 ans, les approches et pratiques anthroposophiques se sont profondément engagées dans les questions relatives au développement humain, terrestre et cosmique. Bon nombre de ces approches ont trouvé des applications pratiques pionnières à travers les continents et les cultures, notamment l’agriculture biodynamique (première méthode d’agriculture biologique), la pédagogie Waldorf, la médecine complémentaire, le développement social inclusif et les arts (McKanan, 2017). En 2025, le centenaire de la mort de Rudolf Steiner sera commémoré. Steiner, en tant qu’initiateur de l’anthroposophie, a décrit l’anthroposophie comme « un chemin de connaissance pour guider le spirituel de l’être humain vers le spirituel de l’univers » (Steiner, 1973, p. 13).
S’appuyant sur des traditions telles que l’idéalisme allemand, Steiner a approfondi l’exploration de l’intégration des réalités sensorielles et suprasensorielles, et a appliqué ses hypothèses à la compréhension de la nature humaine, de la Terre et du développement cosmique dans le cadre d’une science spirituelle (voir Partie 1).
Quelles sont les contributions de l’anthroposophie au développement durable à cet égard ? Quelles sont ses perspectives et ses approches pratiques pour relever les défis socio-écologiques de manière intégrale et systémique ? Ces questions constituent le fondement de cet ouvrage et mettent en évidence une lacune dans la recherche qui mérite d’être approfondie (McKanan, 2017).
Depuis 1924, le Goetheanum, en tant qu’École de science spirituelle et siège de la Société anthroposophique universelle, se consacre au développement, à la recherche, à l’enseignement et à la formation des contributions anthroposophiques à travers ses 12 facultés et disciplines associées. Il s’agit notamment de la Section d’agriculture, de la Section d’Anthroposophie Générale, de la Section des Belles Lettres et des Sciences Humaines, de la Section de Mathématiques et d’Astronomie, de la Section Médicale, de la Section des Sciences Naturelles, de la Section Pédagogique, de la Section pour le Développement Social Inclusif, de la Section d’Art de la parole et de la musique, de la Section des Sciences Sociales, de la Section des Arts Plastiques et de la Section de la Jeunesse. Cette publication a été initiée par la Section d’Agriculture dans le cadre de son engagement en faveur du développement durable mondial.
L’objectif de ce recueil est de rassembler un large éventail de contributions multidisciplinaires et transdisciplinaires issues du discours anthroposophique sur le développement durable et de les présenter au grand public ainsi qu’aux cercles professionnels. En outre, cette publication aspire à servir de base à de futurs programmes de recherche et d’enseignement destinés à ceux qui recherchent une approche culturelle et spirituelle enrichie face aux défis socio-écologiques et au développement durable. Parallèlement, il vise à favoriser un dialogue constructif avec les organisations partenaires du mouvement pour le développement durable sur ces thèmes.
Au cours du siècle dernier, l’anthroposophie a été tant critiquée que louée. L’autoréflexion critique reste un élément central de son discours (voir, par exemple, Van Baarda et al., 2000 ; Ebert et al., 2024 ; Selg et al., 2024). Il convient de noter que des initiatives telles que celle de SEKEM en Égypte, lauréat du prix « Champion of the Earth 2024 » du Programme des Nations unies pour l’environnement, ont été reconnues à l’échelle mondiale pour leurs contributions pionnières à l’agriculture biodynamique, considérée comme une solution aux crises environnementales. En abordant la question centrale de cette publication, nous reconnaissons que l’étendue et la complexité de sujets tels que les crises socio-écologiques, le développement durable et l’anthroposophie à travers différentes disciplines (par exemple, l’agriculture, l’éducation, la médecine) rendent impossible d’en couvrir toute la profondeur et l’intégralité. Néanmoins, nous considérons ce recueil de perspectives comme un point de départ pour la poursuite du dialogue et le potentiel de nouvelles collaborations, afin de construire un discours dans le domaine du développement durable et des contributions de l’anthroposophie.
Contenu du présent recueil
Ce recueil est structuré en cinq parties et rassemble 45 textes rédigés par 75 auteurs du monde entier. Militants, artistes, entrepreneurs, agriculteurs, philosophes, professionnels, scientifiques et enseignants ont contribué à cette exploration interdisciplinaire et transdisciplinaire du sujet.
La première partie, intitulée L’anthroposophie dans le contexte du développement durable, comprend des contributions qui présentent quelques principes et concepts anthroposophiques fondamentaux, notamment en ce qui concerne la relation entre les êtres humains et la Terre face aux défis socio-écologiques actuels. Par ailleurs, Dan McKanan, de la Harvard Divinity School, partage les résultats de ses recherches sur les contributions de l’anthroposophie au mouvement environnemental.
La deuxième partie, Développement durable : définitions et évolution vers un développement durable intégral, examine l’évolution des différentes définitions du développement durable. Elle soutient que la crise socio-écologique est, par essence, une crise culturelle et spirituelle qui appelle à un anthropocentrisme renouvelé et constructif. Cette section propose également d’élargir la définition établie du développement durable — qui se concentre généralement sur les dimensions environnementale, sociale et économique — en y ajoutant une quatrième dimension inspirée de la vision du monde et des pratiques anthroposophiques, approfondissant ainsi le concept de développement durable intégral. Il s’agit toutefois d’une première ébauche encore incomplète, dont l’exploration doit être poursuivie.
La troisième partie, Vision du monde : perspectives issues de l’anthroposophie, présente une vision du monde intégrale et holistique fondée sur l’anthroposophie, ainsi que sa pertinence face aux défis socio-écologiques et au développement durable. Les contributions de 19 auteurs apportent des éclairages et des perspectives sur divers éléments clés de ce thème.
La quatrième partie, Les « natifs durables » : récits de développement durable, rassemble des essais rédigés par 26 organisations du monde entier, illustrant comment celles-ci ont contribué au développement durable grâce à des pratiques anthroposophiques dans des domaines tels que la médecine, l’éducation, le développement social, l’agriculture et la transformation alimentaire. Bon nombre de ces organisations ont fait figure de pionnières dans leurs secteurs respectifs, œuvrant en faveur de la durabilité depuis des décennies et, dans certains cas, depuis plus de 100 ans. Nous présentons ces organisations sous le nom de Sustainable Natives, en reconnaissance de leur rôle de pionniers. Afin d’éviter toute ambiguïté, nous tenons à souligner que ce recueil ne prétend bien sûr pas offrir « la » solution aux défis complexes auxquels notre monde est confronté, mais présente plutôt des contributions et des pistes menant à des solutions.
La partie 5, Conclusions et perspectives, clôt le recueil par un appel à la poursuite du dialogue et de la collaboration.
Cette publication s’adresse à un public varié, comprenant toute personne intéressée par le développement durable, les professionnels à la recherche de perspectives intégrales pour leur travail, ainsi que la communauté universitaire spécialisée dans le développement durable.
Nous sommes honorés de faire partie de la série World Sustainability de Springer, qui, depuis 2015, encourage les approches interdisciplinaires et intégrales du développement durable. Nous espérons que ce recueil contribuera à l’enrichissement des connaissances et des applications, en offrant de nouvelles perspectives et en favorisant l’essor du développement durable lui-même.
Évolution du développement durable et de l’anthroposophie
Chaque jour, de plus en plus de personnes et d’institutions contribuent à l’effort visant à surmonter la crise socio-écologique mondiale actuelle (Deloitte, 2024). La présente publication vise à affirmer et à renforcer ces efforts en faveur du développement durable, en reconnaissant que ces défis accompagneront la société mondiale pendant encore de nombreuses décennies. Dans ce contexte, le développement durable est compris et appliqué comme un outil de transformation permettant de relever les défis socio-écologiques, en œuvrant à l’édification d’une société résiliente et cosmopolite, en équilibre, ancrée dans la grande diversité des paysages, des cultures, des identités locales, ainsi que des êtres humains et non humains. Le développement durable, en ce sens, peut être considéré comme une tentative majeure de concilier liberté et responsabilité — du niveau personnel et local jusqu’aux dimensions mondiales, terrestres, atmosphériques et même cosmiques.
Cependant, 40 ans après le rapport Brundtland de la Commission mondiale des Nations Unies sur l’environnement et le développement et plus de 50 ans après Les limites de la croissance, publié sous forme de rapport au Club de Rome, le développement durable reste principalement une stratégie unidimensionnelle, axée sur les aspects techniques. Cette approche continue de permettre une « irresponsabilité organisée » (Conseil scientifique pour l’agriculture et la nutrition durables intégrales, 2012) de la part des géants de l’agroalimentaire, de la finance, de l’industrie pharmaceutique, du secteur pétrolier et d’autres acteurs, sous la bannière de la « croissance verte » et d’une économie découplée (Weizsäcker et al., 2018 ; Dixson-Declève, 2022 ; Union européenne, 2022). En réaction, des manifestations telles que celles organisées par Extinction Rebellion sont devenues quasi quotidiennes, tandis que la montée mondiale du nationalisme et du conservatisme relègue au second plan les défis socio-écologiques, les qualifiant d’idéologies moralisatrices de gauche (Nations Unies, 2024 ; The Guardian, 2025). De plus, on peut également considérer certaines composantes du programme de développement durable de l’Occident comme une quête réservée à l’élite, perpétuant des problèmes tels que la prolifération des SUV électriques, le « greenwashing » philanthropique, les justifications d’une croissance économique exponentielle continue, ainsi que l’exploitation et la colonisation persistantes par l’Occident et le Nord global (Jhagroe, 2024 ; Krenak, 2023).
Au cœur de ces dynamiques, le développement durable lui-même évolue. Pour rester pertinent et efficace, il doit s’adapter aux évolutions sociétales (Ametepey et al., 2023). À notre sens, le développement durable doit devenir plus qu’un simple cadre de suivi ou un labyrinthe de certifications : il doit inspirer l’action et l’espoir. Comme le démontrent les initiatives décrites dans la partie 4, le développement durable peut servir de récit autour de la réciprocité, de l’entraide et d’un avenir commun pour tous. Bien qu’il existe des critiques à l’encontre du développement durable en tant qu’outil du néocolonialisme occidental (Jhagroe, 2024), nous plaidons fermement pour « se réapproprier » le développement durable en tant que méta-discipline potentielle, plutôt que de le rejeter comme corrompu ou obsolète. Il s’agit d’une discipline relativement jeune, encore en phase de maturation, qui recèle un grand potentiel. C’est ce qui motive les contributeurs de cette publication à explorer comment l’anthroposophie peut contribuer à une compréhension plus intégrale de la crise écologique et à une réponse pratique à celle-ci dans le contexte du développement durable (voir la partie 2).
En introduisant les principes et les visions du monde anthroposophiques dans ce contexte, cette publication vise à présenter une approche éprouvée, fondée sur la recherche et la pratique, pour faire face à la crise socio-écologique et aux défis de la durabilité (voir la partie 3). En s’appuyant sur ces expériences, se dessine les grandes lignes d’une approche de développement durable intégral, abordant les dimensions culturelles et spirituelles de la société parallèlement aux pratiques de durabilité. Cette perspective considère la Terre comme un organisme vivant et l’humanité comme un co-créateur potentiel de son développement, s’alignant ainsi sur le concept des Objectifs de Développement Intérieur (Eleftheria & Campos Suarez, 2024) en tant que conditions préalables à la transformation extérieure (voir Partie 2).
L’anthroposophie, en tant que telle, offre à la fois une vision du monde et un ensemble de pratiques pouvant être reconnues comme un chemin de connaissance, intégrant la science conventionnelle, la science spirituelle et les arts en tant que moteurs du développement sociétal, humain et terrestre (voir la partie 4).
Notre monde actuel
De nombreuses analyses décrivent la dynamique de notre époque contemporaine ; la présente publication propose une brève mise en perspective afin d’offrir une vue d’ensemble et de situer le contexte de sa contribution spécifique.
Derrière l’actuelle hyperréalité, dans laquelle nous semblons vivre depuis un certain temps (Baudrillard, 1994), un monde nouveau et inconnu sommeille. Après la « mort de Dieu » proclamée (Nietzsche, 1883–1885), de l’abîme dans lequel l’humanité a sombré au XXe siècle, de la « fin de l’art » (Hegel, 1955), de la « fin de l’histoire » comme aboutissement de l’état idéal (Fukuyama, 1989) et de la destruction écologique de la Terre, bien des choses semblent avoir été mises à nu. Pourtant, de nombreux défis continuent d’être abordés par des « stratégies à sens unique », alors qu’une approche véritablement intégrale fait encore largement défaut. Cette absence a conduit à une accumulation d’« irresponsabilité organisée » (Conseil scientifique pour l’agriculture et la nutrition durables et intégrales, 2012). Néanmoins, les changements climatiques et atmosphériques spectaculaires poussent la société mondiale à agir. Le besoin de mesures, d’inspirations et d’horizons nouveaux est urgent.
À titre d’exemple concret de cette dynamique, Bruno Latour, dans ses « Mesures de protection » publiées au début de l’année 2020, a appelé la société, en pleine pandémie de coronavirus, à ne pas revenir à l’ancien modèle de production dominant lors de la phase dite « d’après-crise ». Il a proposé six questions pragmatiques pour orienter les prochaines étapes visant à s’attaquer aux causes profondes des défis contemporains, qu’il a qualifiés de « mutation écologique » (Latour, 2020). Latour a exhorté chacun à réfléchir aux pratiques et comportements qu’il convient d’abandonner et à ceux qui pourraient contribuer à construire l’avenir dans lequel nous souhaitons vivre. En substance, il a souligné à quel point notre monde actuel, de plus en plus exposé, est façonné par les actions et les comportements quotidiens des individus, quels que soient leur profession ou leur lieu de vie. Cette importance croissante accordée à la responsabilité individuelle transforme la société, qui passe d’un concept abstrait à une réalité concrète et personnelle : ce que nous faisons — ou ne faisons pas —, constitue la société elle-même (Latour, 2020).
Cela soulève une question pressante : que faisons-nous exactement pour définir notre époque et notre société ? On pourrait observer une humanité en partance, une humanité qui s’éloigne de plus en plus de la Terre. L’« humain technologique », ou transhumain, semble se tourner vers d’autres mondes, à la recherche d’une « vie multiplanétaire » (Musk, 2020). S’agit-il d’une fuite de la Terre pour ne plus jamais y revenir, dispersant l’humanité à travers le cosmos ? Des planètes numériques et des mondes virtuels sont en cours de construction, tandis que Mars est envisagée comme la prochaine destination. La Terre elle-même deviendra-t-elle une zone de conservation de la nature — une relique de l’Ancien Monde où nous vivions autrefois ? De plus en plus, des visions dystopiques telles que Matrix semblent se rapprocher de la réalité, alors que les individus passent en moyenne 6,5 h par jour en ligne (Statista, 2024), les impacts encore inconnus de l’intelligence artificielle étant susceptibles d’amplifier cette tendance.
Ce recueil vise à réintroduire un « tournant terrestre » — une approche « terre-à-terre » qui appelle à redécouvrir la Terre en tant que Gaïa, en tant qu’organisme vivant plutôt que comme une machine défaillante nécessitant une réparation. Il prône une conception de l’humanité en tant qu’acteur responsable et co-créateur de la substance de la Terre. Il invite à réfléchir à ce que signifie vivre « sur la Terre où nous voulons vivre ».
Ce changement de paradigme — cette transition, cette transformation, cette métamorphose, cette crise socio-écologique, ou quel que soit le nom qu’on lui donne — est évident, universel et mondial. Il annonce une nouvelle forme de mondialisation : un cosmopolitisme où chacun s’unit en tant que Terrien, tout en restant ancré dans son propre lieu et sa propre localité. Il exige de nouvelles compétences, de nouvelles perspectives d’action et de nouvelles façons de vivre et de travailler ensemble — un sens renouvelé de la fraternité ou de la sororité. Il appelle à une moralité et à une solidarité revitalisées (Jonas, 1979), transcendant les différences politiques, les statuts économiques ou les clivages idéologiques dans des mondes mono- ou multipolaires.
Ce qui semble impossible doit se produire, et se produira : la naissance d’un monde nouveau. Mais où en sont les prémices ? Où se trouvent les modestes tournants et les premiers pas ? Où l’avenir est-il déjà en train d’émerger ? Quelles visions du monde et quelles images de l’humanité sont en jeu ? Comment la Terre et le cours de l’humanité continueront-ils à évoluer, et comment pouvons-nous co-créer et façonner leur substance ?
Un anthropocentrisme approprié
Les événements socio-écologiques actuels semblent de plus en plus déboucher sur des scénarios dramatiques : la Terre est en train de se dégrader, et la dignité humaine est largement bafouée. La prise de conscience de la dimension mondiale de cette situation remonte à plusieurs siècles (von Humboldt, 1801) et figure à l’ordre du jour politique et scientifique depuis une cinquantaine d’années (par exemple, Carson, 1962 ; Meadows et al., 1972 ; Brundtland, 1987 ; Steffen et al., 2015). Ce n’est toutefois que récemment qu’elle est devenue un thème central du débat public, amplifié par les médias internationaux et les mises en garde d’António Guterres, par exemple lors de la COP25 en 2019, ou de Greta Thunberg en 2019. La réflexion sur cette crise socio-écologique s’étend désormais à toutes les dimensions, tous les domaines et toutes les professions, y compris les disciplines de recherche. La question est de nature globale, transdisciplinaire et universelle.
L’Anthropocène, défini comme l’ère humaine au cours de laquelle l’activité humaine exerce une influence durable sur les écosystèmes vitaux de la Terre, a été proposé comme cadre permettant de définir et de clarifier avec précision l’époque dans laquelle nous vivons (Crutzen et al., 2000). Si ce terme reste contesté et jugé géologiquement imprécis par certains, d’autres scientifiques (Steffen et al., 2015) situent le début de l’Anthropocène au moment de la Grande Accélération — une période de croissance exponentielle de l’économie, de la population et de la consommation des ressources qui a débuté au milieu du XXe siècle. Selon cette interprétation, l’Anthropocène a débuté le lundi 16 juillet 1945, marqué par l’explosion de la première bombe atomique dans le désert du Nouveau-Mexique, aux États-Unis. Steffen et al. (2015, p. 93) décrivent ce moment comme suit :
Fixer la date de début de l’Anthropocène au début de la Grande Accélération permet de préciser le début de l’Anthropocène avec un haut degré de précision. Le lundi 16 juillet 1945, à peu près au moment où la Grande Accélération a commencé, la première bombe atomique a explosé dans le désert du Nouveau-Mexique. Les isotopes radioactifs issus de cette explosion ont été rejetés dans l’atmosphère et se sont répandus dans le monde entier, s’inscrivant dans les archives sédimentaires pour fournir un signal unique du début de la Grande Accélération, un signal qui est sans équivoque attribuable aux activités humaines.
À partir de ce moment, l’influence humaine et le potentiel destructeur sont passés d’un impacts localisé à une échelle mondiale, marquant ainsi le début définitif de l’Anthropocène.
L’interprétation « atomique » de l’Anthropocène offre une caractérisation spectaculaire de l’ère humaine, mais elle pourrait — et, à notre avis, devrait — être abordée différemment, en particulier lorsqu’il s’agit de s’interroger sur ce à quoi pourrait ressembler un avenir durable. Dépeindre l’humanité uniquement comme une force destructrice fournit une description partiellement exacte de l’époque, mais ne permet pas de libérer tout le potentiel de l’humanité ni d’ouvrir la voie à la résilience et à la viabilité sociétales.
Une question fondamentale se pose : quelle est, et quelle pourrait être, la trajectoire du développement humain au-delà du discours dominant ? S’agit-il d’une voie irréversible vers la destruction, ou peut-elle évoluer vers un parcours axé sur la résilience, la responsabilité et le progrès durable ? Un tel progrès, proposons-nous, nécessiterait des visions du monde qui considèrent la Terre comme un organisme vivant et l’humanité comme un co-créateur potentiel de la planète en tant qu’ensemble intégré.
Cela met en avant le concept d’« anthropocentrisme approprié » (voir la section 5, au chapitre 6), que l’anthroposophie identifie comme un potentiel et une contribution significatifs au mouvement environnemental (McKanan, 2017). En repensant le rôle de l’humanité, non pas comme un destructeur, mais comme un acteur responsable et créatif de l’avenir de la Terre, l’anthroposophie offre une perspective alternative — une perspective qui concilie le développement humain avec la santé et l’intégrité de la planète.
Contributions de l’anthroposophie
En considérant la Terre comme un organisme vivant et l’humanité comme un co-créateur (Wachsmuth, 1945/1980 ; Zoeteman, 1989, 2009 ; Steiner, 1924/2022), l’anthroposophie offre une perspective complémentaire sur le développement durable et l’écologie (McKanan, 2017). D’une part, l’anthroposophie a favorisé une vision du monde et une conception de l’être humain renouvelées, en s’inspirant de la « science spirituelle » (Geisteswissenschaft) de Rudolf Steiner (1861–1925). D’autre part, le mouvement anthroposophique a apporté des solutions concrètes aux défis socio-écologiques au cours du siècle dernier, en menant des initiatives pionnières dans des domaines déjà mentionnés tels que l’agriculture biologique (biodynamique), la banque écologique et éthique, la médecine écologique, la pédagogie proche de la Terre, l’économie associative et les arts. Parmi les exemples notables, citons la création de Weleda en 1921, qui produit des cosmétiques naturels, des produits de soins et des médicaments, ainsi que la GLS Bank en 1974 et la Triodos Bank en 1980, qui ont figuré parmi les premières initiatives durables dans la vie économique, en lien avec la médecine, l’art, l’éducation et l’organisation sociale et culturelle au sens large (McKanan, 2017).
L’un des pionniers notables de l’anthroposophie, Guenther Wachsmuth, a publié en 1945 Earth and Humankind—Their Formative Forces, Rhythms and Life Processes, dans lequel il présente la Terre comme un organisme vivant. Dans cet ouvrage, il prônait une vision intégrale et systémique de la Terre en tant qu’ensemble vivant. Dans la préface, Wachsmuth notait :
Le fait qu’il soit aujourd’hui devenu plus important et plus urgent de comprendre les interrelations au sein du système global de la Terre tient au fait que l’humanité, en pénétrant les couches supérieures de l’atmosphère, s’approprie désormais plus que jamais l’ensemble de la Terre et la soumet à son influence. En raison du développement rapide de la technologie — qui se traduit, par exemple, par des avions volant à des vitesses supersoniques, par des explosions liées aux essais nucléaires, par des projectiles de fusées atteignant les couches supérieures de l’atmosphère, etc. —, nous intervenons chaque jour davantage dans tous les domaines jusqu’alors inexplorés de l’atmosphère ; nous intervenons ainsi dans des processus de la Terre dans son ensemble dont nous n’avons pas une vue suffisamment complète. Les processus observés chez les petits organismes nous enseignent l’importance souvent accordée aux effets les plus subtils dans le processus de développement ; mais ce que cela signifie dans les couches supérieures de l’atmosphère, si instables et réactives, lorsque nous commençons désormais à intervenir de manière arbitraire dans leur structure et leurs processus, reste à explorer.
Wachsmuth, 1945/1980, pp. 11–12
L’appel de Wachsmuth en faveur d’une compréhension systémique de la Terre en tant qu’organisme vivant, fondée sur l’anthroposophie, soulignait l’importance de comprendre les rythmes et les processus vitaux de la Terre avant d’entreprendre des interventions humaines (à l’échelle mondiale et atmosphérique). Sa perspective s’inscrit dans la lignée d’autres visions intégrales du monde, telles que l’hypothèse Gaïa (Lovelock, 1972), la pensée systémique (Meadows, 2001, 2008 ; Capra, 2002) et l’ouvrage de Bruno Latour Où atterrir ? Comment s’orienter en politique (2017), qui soulignent l’interdépendance de toutes les dimensions vivantes et non vivantes sur Terre.
Parmi les précurseurs de cette vision intégrale du monde figure Alexander von Humboldt (1769–1859) qui, en collaboration avec Johann Wolfgang von Goethe (Wulf, 2015, pp. 25–39), a posé certains des fondements conceptuels de l’anthroposophie. Humboldt décrivait la nature comme une unité vivante, affirmant :
Pour l’observateur réfléchi, la nature est une unité dans la multiplicité, la combinaison de la diversité des formes et des mélanges, la quintessence des choses naturelles et des forces naturelles, en tant qu’ensemble vivant. Le résultat le plus important de la recherche physique sensible consiste donc à reconnaître l’unité dans la diversité, à embrasser, à partir de l’individu, tout ce que les découvertes des derniers siècles nous offrent, à examiner les détails sans pour autant succomber à leur masse, en gardant à l’esprit la destinée sublime de l’humanité, afin de saisir l’esprit de la nature, qui se cache sous le voile des phénomènes. C’est ainsi que nos efforts dépassent le monde étroit des sens, et que nous parvenons à comprendre la nature, à maîtriser, pour ainsi dire, la matière première de la perception empirique par le biais des idées.
von Humboldt, 1845–1862, vol. 1, p. 5
Cette perspective peut être considérée comme l’un des fondements de l’approche scientifique-spirituelle de l’anthroposophie, qui transcende la perception sensorielle et cherche à saisir l’essence de la nature et de la vie par une pensée non sensorielle, fondée sur les idées. Rudolf Steiner, en tant que premier éditeur des Œuvres scientifiques de Goethe, s’est appuyé sur ces idées pour jeter les fondements de l’anthroposophie (Steiner, 2021 ; 1884–1897).
L’anthroposophie accorde une place centrale au concept de développement — non seulement pour l’humanité, mais aussi pour la Terre elle-même, y compris les règnes minéral, végétal et animal, ainsi que leurs interrelations cosmiques (Steiner, 1904/2013a, 1919/2019). Dans le contexte actuel de l’Anthropocène, le rôle de l’humanité dans le développement de la Terre revêt une importance croissante. L’anthroposophie explore la manière dont les êtres humains peuvent agir en tant que co-créateurs avec la Terre, favorisant ainsi une voie de développement commune. Steiner a exprimé cette idée en 1909 :
« Notre mère la Terre s’est complètement endurcie. Notre mission consiste à la spiritualiser à nouveau, en la transformant par la force de nos mains en une œuvre d’art imprégnée d’esprit ».
Steiner, 1993, p. 113
Malgré leur caractère pionnier, les contributions anthroposophiques restent sous-représentées dans le discours socio-écologique général (McKanan, 2017). Le présent recueil vise à combler cette lacune en développant davantage ces contributions dans les chapitres suivants.
Face aux défis actuels, cette publication plaide en faveur d’une vision du monde plus large et plus nuancée, ainsi que d’actions qui transcendent les solutions techniques, souvent réductionnistes, qui prédominent dans les efforts en faveur du développement durable. Des rapports tels que Come On! du Club de Rome (Wijkman & von Weizsäcker, 2018) soutiennent que la crise socio-écologique comporte également une dimension philosophique et spirituelle qui doit être prise en compte pour permettre des solutions systémiques. De même, des écologistes de longue date tels que Paul Kingsnorth (2018) et des initiatives telles que la Charte de la Terre (2000) ont appelé à l’intégration des dimensions culturelles et spirituelles dans le développement durable. Van Egmond et ses collègues (2011, 2025) se font l’écho de cette perspective, inspirée par l’anthroposophie et l’idéalisme allemand, et plaident en faveur d’une vision du monde intégrale.
Le présent recueil constitue un appel lancé aux personnes et aux institutions engagées dans les domaines de la culture, de la philosophie et des sciences humaines, ainsi qu’à celles qui façonnent la société civile à travers la vie économique et politique. Comme mentionné précédemment, il ne prétend bien sûr pas offrir de réponses définitives, mais suggère plutôt des pistes de réflexion et d’action — une hypothèse à tester et à approfondir.
Élargissement de la notion de développement durable
À travers les contributions de l’anthroposophie au développement durable présentées dans cette publication, nous souhaitons élargir la compréhension et la définition du développement durable en tant que méta-discipline potentielle. L’intégration des dimensions intérieures et extérieures du développement durable fait de plus en plus l’objet de débats au niveau des Nations Unies (Patterson, 2025). L’absence d’une dimension culturelle et spirituelle dans les approches dominantes du développement durable, comme l’a récemment souligné la Commission sur la Charte de la Terre (2000), témoigne de la reconnaissance croissante d’un tel élargissement.
Cette perspective élargie pourrait offrir une synthèse indispensable ou constituer un pas au-delà de la polarisation des extrémismes « de gauche » et « de droite », qui manquent souvent tous deux d’une vision claire de l’avenir où chacun aurait sa place dans un esprit de réciprocité et de dignité. Un monde cosmopolite en équilibre, ancré dans la vaste diversité des paysages, des cultures, des identités locales et des êtres humains et non humains — tant individuellement que collectivement —, reste à nos yeux une aspiration fondamentale pour le développement durable.
Références
Voir l’article original.