Vers des systèmes en polyculture-élevage intégrés et autonomes : que peut-on apprendre de l’agriculture biodynamique ?

(c) Biodynamie Recherche
Nous présentons ici la version académique du travail d'enquête réalisé par Marion LEBRUN au sein de l'association Biodynamie Recherche en 2021, puis prolongé à l'INRAe dans le cadre d'une collaboration avec Cyrille Rigolot (UMR Territoire, Clermont-Ferrand). Ce travail sur la place de l'animal dans les fermes en biodynamie a donné lieu à de multiples valorisations, notamment les 3 dossiers élevage et les 5 dossiers viti, une série de podcasts ainsi que des communications scientifiques lors du Colloque RMT SPICEE en mars 2024 à Montpellier et de la 15e Conférence IFSA en juin 2024 à Trapani, Italy.

Citer cet article : Marion LEBRUN, Martin QUANTIN & Cyrille RIGOLOT (2026) Vers des systèmes en polyculture-élevage intégrés et autonomes : que peut-on apprendre de l'agriculture biodynamique ? Publié sur le site de l'Association Biodynamie Recherche. URL : https://biodynamie-recherche.org/vers-des-systemes-en-polyculture-elevage-integres-et-autonomes/

Résumé

Un principe clé de la biodynamie consiste à développer l’autonomie de la ferme en favorisant les interactions entre cultures et animaux (notion d’organisme agricole). L’expérience d’agriculteurs en biodynamie pourrait-elle inspirer le développement de Systèmes de PolyCulture-Elevage (SPCE) ? Des entretiens semi-directifs ont été conduits auprès de 11 polyculteurs-éleveurs, 6 vignerons-éleveurs et 6 vignerons. En particulier, ces agriculteurs insistent sur la nécessité de la présence animale pour la qualité de vie et le sens de leur activité. Les interactions cultures-animaux seraient facilitées par des outils spécifiques (préparations…), mobilisés de façon différentiée dans chaque ferme. Deux grands types de trajectoires sont identifiés. Les conditions d’abattage et le devenir des animaux mâles sont perçus comme des freins majeurs, et constituent des pistes de recherche originales pour le développement des SPCE.

Contenus masquer

Introduction

Dans un contexte de crise écologique, les Systèmes de PolyCulture-Elevage (SPCE) sont considérés comme des modèles intéressants pour la transition agroécologique (Blouet et Coquil, 2009 ; Bonaudo et al., 2014 ; Moraine et al., 2014 ; Lemaire et al., 2014…). Pourtant, malgré leurs avantages en termes de durabilité, les SPE ont souffert d’une concurrence avec les grandes cultures spécialisées, souvent jugées plus rentables économiquement et plus simples à gérer (Ryschawy et al., 2017) et parfois favorisées par des politiques publiques (Ryschawy et al., 2012). De plus, le manque d’attractivité de certaines filières animales questionne le maintien de l’élevage dans certains territoires où cohabitaient cultures et élevage (Verret et al., 2020). L’inversion de la tendance à la spécialisation, pour un retour vers des systèmes plus diversifiés est un problème complexe avec des leviers et des verrous à différentes échelles et une diversité d’options à mettre en œuvre (Mischler et al., 2018 ; Garrett et al., 2020).

Dans ce contexte, la recherche est interpellée pour accompagner la conception de nouveaux SPCE diversifiés dans les territoires (Moraine et al., 2014). Dans cet objectif, différentes stratégies ont été mises en œuvre, comme la simulation informatique (Chardon et al. 2012), les fermes expérimentales (Fiorelli et al., 2015), ou encore la mobilisation de jeux sérieux (Jacquot et al., 2020). De manière complémentaire, une stratégie prometteuse consiste à s’appuyer directement sur les pratiques et les raisonnements d’agriculteurs, en les considérant comme une source d’innovation à part entière (Salembier et al., 2016). En étudiant finement les transitions d’agriculteurs vers des SPCE autonomes, par exemple, Coquil et al., (2014) ont mis en évidence une diversité d’outils mobilisés de façon flexible en fonction des circonstances. Ces auteurs montrent que la recherche d’une autonomie en intrants est liée chez ces agriculteurs à une recherche d’autonomie décisionnelle (Coquil et al., 2014).

Dans le présent article, nous proposons un nouvel éclairage pour la transition vers des SPCE autonomes, en nous appuyant sur l’expérience spécifique d’agriculteurs en biodynamie. Forme pionnière d’agriculture biologique (Paull, 2011), la biodynamie possède aujourd’hui un socle de pratiques communes avec les autres formes d’agriculture biologique (compostage, rotation des cultures…), mais elle s’en distingue par spécificités souvent présentées en référence à trois grands principes. D’un intérêt particulier pour les SPCE, la biodynamie se caractérise par une conception d’un idéal d’organisation de la ferme autour de l’association des cultures et des animaux élevés et/ou sauvages. La ferme est vue en effet comme un « organisme agricole individualisé » (premier principe), dont le fonctionnement repose sur l’équilibre et la complémentarité des productions végétales et animales, ainsi que l’intégration de zones de biodiversité (forêts, haies, zones humides…) (Rigolot et Quantin, 2022). L’organisme agricole est un idéal recherché par les biodynamistes : il se façonne au gré de leurs expériences apprentissages, observations et discussions avec le vivant. De façon essentielle, par ailleurs, le développement de l’« organisme agricole » ne se limite pas à des questions agronomiques ou économiques, mais inclut également des considérations socio-culturelles et spirituelles (recherche d’une qualité de vie et de possibilités d’épanouissement des humains et autres êtres vivants de la ferme) (Brock et al., 2019). Pourrait-on s’en inspirer pour penser le développement des SPCE ?

Le deuxième principe correspond à l’utilisation de préparations biodynamiques, réalisées à base de minéraux (silice), de bouse de vache ou encore de plantes médicinales (pissenlit, camomille, ortie, achillée millefeuille, écorce de chêne, valériane, prêle) (Milke et al., 2024). Des préparations sont utilisées à faible dose comme biostimulants et biorégulateurs dans les composts, les sols et les cultures (Onimi et al., 2024). Enfin, la prise en compte des rythmes cosmiques dans l’organisation des travaux agricoles (mouvement de la lune et des planètes par rapport à la Terre) constitue le troisième principe spécifique de la biodynamie. Ces trois principes sont supposés être cohérents entre eux (les préparations et le suivi des rythmes cosmiques devraient faciliter le développement de l’organisme agricole), et ils ne résument pas à eux seuls la biodynamie. En effet, au-delà des grands principes, la biodynamie se traduit en pratique par des applications en évolution constante, à la fois concrètes et spécifiques à chaque individu (Greanjean, 2021), où différentes formes de savoirs (scientifiques, paysans et sensibles) sont combinées dans l’action (Foyer, 2018).

Dans le présent article, l’objectif est de mieux comprendre l’expérience d’agriculteurs en biodynamie, en faisant l’hypothèse qu’elles peuvent apporter un éclairage original sur la conception et le développement de systèmes de polyculture-élevage autonomes. Comment les agriculteurs essaient-ils de tendre vers cet idéal, étant donné leurs ressources et leurs contraintes, dans un contexte spécifique ? Aare et al. (2021) ont conduit une recherche avec des agriculteurs biodynamiques danois pour montrer les opportunités et les barrières au développement de systèmes diversifiés. Cette étude avait permis de mettre en évidence de manière particulièrement saillante des facteurs tels que les besoins accrus de connaissances et de compétences, le manque de support, de conseil et de formation, des problèmes législatifs et des variétés et races non adaptées (Aare et al., 2021). L’étude de Aare et al. (2021) met délibérément l’accent sur les leviers et verrous externes, relevant de l’environnement de la ferme (les préparations, les rythmes cosmiques et même la notion d’organisme agricole ne sont pas abordés en tant que tels). De façon complémentaire, la présente étude vise à comprendre les ressources et limitations internes aux systèmes étudiés, du point de vue des agriculteurs. Après la présentation des fermes enquêtées et de la méthodologie, la partie résultat abordera successivement les avantages perçus de l’intégration culture-élevage, ses contraintes, puis les leviers et verrous pour sa mise en œuvre. Ces éléments seront discutés au regard de la littérature dans la dernière partie.

Matériels et méthodes

Sélection des fermes enquêtées

D’après l’organisme certificateur Demeter France, il y avait entre 700 et 1 000 fermes biodynamiques en France au démarrage de l’enquête en 2021, dont 602 certifiées Demeter, réparties entre 381 vignerons, 126 autres producteurs, et 95 transformateurs. Comme dans d’autres pays, les fermes en biodynamie prennent des formes variées : les fermes en polyculture-élevage, les fermes coopératives, les parcs jardinés, les vignobles diversifiés ou encore les partenariats entre plusieurs entités agricoles (par exemple des vignerons travaillant avec des éleveurs pour le pâturage dans les vignes ou l’apport de fumure) (Hurter, 2019). Pour comprendre les modalités de l’intégration culture-élevage en biodynamie, le choix a été fait d’étudier trois catégories d’agriculteurs correspondant à différents degrés d’intégration : les polyculteurs-éleveurs, les vignerons-éleveurs et les vignerons. L’identification des fermes a été réalisé avec l’appui du MABD (Mouvement pour l’Agriculture Biodynamique), association qui coordonne le développement de la biodynamie en France. Au final, 11 polyculteurs-éleveurs, 6 vignerons-éleveurs et 6 vignerons ont été enquêtés, la majorité dans la moitié sud du territoire métropolitain (figure 1).

Figure 1- Localisation des trois catégories d’agriculteurs enquêtés

Description de l’échantillon

Les fermes de polyculture élevage (n=11) sont situées pour trois d’entre elles en Bretagne, trois dans le quart Sud-Ouest et cinq dans le quart Sud-Est (figure 1). Elles ont une surface comprise entre 23 ha pour la plus petite à 100 ha pour la plus grande (une ferme intermédiaire de 40 ha en propriété ayant aussi accès à 400 ha en convention pastorale). Cinq des onze fermes sont gérées par deux associés en GAEC (dont une avec en plus une salariée), les autres ont des formes d’organisation du travail diversifiées (aides familiales, stagiaires, woofers…). Les onze fermes disposent de circuits courts de commercialisation (viande, maraichage, vente à la ferme…), parfois combinés à des circuits longs (lait, produits de la ruche…). Toutes les fermes de polyculture élevage ont aussi des prairies, et cinq d’entre elles ont en plus des forêts ou des bois. Les parcours professionnels des agriculteurs sont également variés : Si trois polyculteurs-éleveurs ont repris la ferme familiale en conventionnel avant de la convertir à l’agriculture biologique et biodynamique, quatre d’entre eux se présentent comme NIMA (Non Issu du Milieu Agricole). D’autres encore ont déjà une expérience de plusieurs dizaines d’années en agriculture biologique et biodynamique. Les espèces animales sont diverses sur les fermes : vaches laitières (n=5), brebis laitières (n=5), équins (n=5), chèvres laitières (n=4), cochons (n=3), abeilles (n=3), chien de troupeau (n=3) et animaux de basse-cour (n=6). Les produits de l’élevage sont la viande, la laine, la charcuterie, le fromage et les yaourts, les produits de la ruche. Trois fermes disposent d’un magasin de vente et une autre ferme projette d’en construire un prochainement. Les fermes des vignerons-éleveurs (n=6) s’étendent de 20 ha à 110ha. Le vin est commercialisé en circuit long dans tous les cas, et pour une ferme également en circuit court. Les animaux privilégiés dans toutes les fermes sont les moutons (n=6), suivi par les équidés et les animaux de basse-cour (n=3), les abeilles (n=2) et dans un cas des vaches à viandes (n=1). Dans trois fermes, la production agricole et couplée à des activités de formation avec accueil sur site. Enfin, les fermes de vignerons spécialisées (n=6), pour moitié dans le quart Sud-Ouest et moitié dans le quart Sud-Est (figure 1), ont une surface comprise entre 7ha et 67ha. Quatre d’entre elles possèdent un magasin avec une salle de dégustation. Trois fermes mettent en place un partenariat avec des bergers, et une autre un partenariat avec des apiculteurs.

Méthodologie de collecte et d’analyse des données

Des entretiens semi-directifs ont été réalisés auprès des fermes enquêtées pour comprendre leur expérience de l’autonomie et de l’intégration culture-élevage, ainsi que les freins et leviers à la diversification. Après une description générale de la ferme et de son historique, les agriculteurs étaient interrogés plus spécifiquement sur : 1) l’intégration d’une présence animale (domestique et/ou sauvage) sur la ferme (rôle, intérêts, modalités et contraintes) ; 2) leur perception de l’autonomie en intrants et de l’autonomie décisionnelle ; 3) le lien de la ferme avec l’extérieur (consommateurs, acteurs du territoire…) ; 4) leur représentation du vivant (incluant éventuellement une dimension subtile ou non-matérielle) ; 5) l’utilisation de préparations biodynamiques, de tisanes et de composts spécifiques ; 6) l’utilisation du calendrier lunaire (prise en compte des rythmes cosmiques). Ces différentes catégories permettent de saisir à la fois les dimensions « classiques » de l’intégration culture-élevage autonome (catégories 1, 2, 3), et des aspects plus spécifiques de l’agriculture biodynamique (pouvant apparaître dans toutes les catégories). Tous les entretiens ont été enregistrés et retranscrits en intégralité.

Dans un second temps, tous les entretiens ont été analysés autour de quatre axes permettant de structurer la présentation des résultats dans la partie suivante : 1) les motivations et bénéfices à la mise en place d’interactions culture-élevage en biodynamie ; 2) les limites à la diversification et les contraintes internes à la ferme ; 3) le rôle d’outils dans la mise en place du processus de diversification ; 4) les obstacles identifiés externes à la ferme.

Résultats

Avantages perçus de l’intégration culture-élevage

Autonomie et santé de la ferme

Comme dans d’autres systèmes de production, l’intégration culture-élevage est perçue comme une façon de développer la santé économique de la ferme. En réduisant les intrants extérieurs et en valorisant les ressources internes, plusieurs agriculteurs disent atteindre une « certaine prospérité économique ». Selon les trois polyculteurs-éleveurs ayant connu le modèle intensif, la perspective de l’organisme agricole leur a permis de limiter leur endettement, et dans un cas à sortir d’une situation psychologique particulièrement difficile.

« Les grosses ruptures de la ferme c’est en 1960 quand on bascule vers la modernisation agricole et en 2000, quand on constate que la modernisation ne débouche pas sur quelque chose qui donne du sens pour nous. C’est la décision radicale de sortir de ce système qui nous pousse à l’endettement. On a fait 20 ans dans le courant tel qu’il était, puis on a fait demi-tour pendant 10 ans. En 2010, on sort la tête de l’eau, nos fils arrivent sur la ferme, on passe en bio et on pratique la biodynamie »

L’intégration entre l’élevage et les cultures est liée non seulement à l’autonomie en fourrage et fumure, mais aussi à la diminution de l’ensemble des intrants extérieurs pour la gestion des maladies et autres aléas. Comme on le retrouve dans d’autres systèmes diversifiés biologiques, les agriculteurs interrogés favorisent les démarches préventives, plutôt que curatives, et agissent sur l’ensemble de l’écosystème pour prévenir des maladies. Pour les éleveurs interrogés, prévenir la maladie, c’est aussi respecter l’intégrité physique et comportementale des animaux : priorité à l’utilisation des pâtures, sélection de races locales et adaptées au système de production, non-écornage, reproduction naturelle… En travaillant sur ces aspects, une majorité d’éleveurs évoquent une meilleure santé des animaux, ce qui leur permet de limiter les soins vétérinaires. La diversité de plantes présentes dans les prairies et les espaces mis à disposition aux animaux est citée comme une source de nourriture variée, mais aussi de soin que les animaux peuvent prélever au besoin. Bien que confronter les animaux à leur environnement naturel entraîne des difficultés liées au parasitisme, les personnes interrogées font le choix de laisser, autant que possible, les animaux surmonter ces difficultés et disent obtenir de bons résultats. Pour certains, surtout les premières années de transition, ces éléments sont soutenus par l’utilisation de traitements homéopathiques ou phyto-thérapeutiques et l’usage des médecines douces (acupuncture, ostéopathie…). De la même manière, les vignerons considèrent les interactions avec des espèces animales (d’élevage ou sauvages) comme une façon de « soigner » l’environnement autour de la vigne. En plantant des haies, en intégrant un troupeau, en cultivant les inter-rangs et les bordures des parcelles, certains observent des signes de « bonne santé de l’organisme ». Ainsi les actions menées pour tenter de construire un écosystème contribueraient à la prévention des maladies et des ravageurs de la vigne ainsi que des aléas climatiques.

Une quête de sens

En adoptant une approche plus globale, permise par une meilleure intégration des cultures et des animaux, les agriculteurs disent questionner « leur place d’humain sur la ferme » et leur mode de gouvernance. Ils acquièrent de nouvelles compétences, avec la possibilité de les faire évoluer. A mesure qu’ils redeviennent décisionnaires au sein de leur ferme, ils retrouvent un épanouissement professionnel et personnel. Bien souvent, cela s’accompagne par une plus grande ouverture du lieu vers l’extérieur et une meilleure reconnaissance sociale. La ferme devient un lieu d’accueil (vente directe, événementiel, accueil de formations ou de stagiaires…), parfois pensée comme un « lieu-ressource » pour des personnes qui ont envie de cheminer vers l’écologie par exemple. Ces lieux inviteraient à reconsidérer nos modes de consommation, de construction ou encore d’alimentation.

« J’ai créé une salle de formation sur le lieu. C’est important (…) de lier l’agriculture à la culture et au soin. (…) Je n’ai pas peur que les gens viennent se balader [sur le domaine] et qu’ils voient ce qu’il se passe dans la dimension production. Dans une ferme en monoculture c’est différent, les gens ne vont pas venir visiter un champ de maïs ! Aujourd’hui c’est ouvert de plus en plus, j’ai envie de transmettre. »

Pour les personnes interrogées, la dimension sociale fait partie intégrante de la notion d’organisme agricole : les liens sociaux permettent à la ferme d’exister dans le temps par le soutien des consommateurs d’une part et une certaine validation de la société d’autre part. Les agriculteurs enquêtés précisent par ailleurs que la polyculture-élevage autonome s’accompagne d’un mode de vie particulier, qualifiés par certains comme le « choix d’une vie sobre et heureuse ».

« On est tout le temps affairé à la ferme. Le travail, ce n’est pas seulement gagner de l’argent, c’est faire partie de ce qu’on a plaisir à faire dans la vie. C’est stimulant intellectuellement et on a plaisir à voir les choses se réaliser sur la ferme. On n’a pas d’insatisfactions, car on a tout ce qu’il nous faut sur la ferme. Le fait que le travail et la vie privée ne soient pas séparés, ça laisse la place à beaucoup de choses de s’exprimer. »

L’animal : un être apaisant sur la ferme, un médiateur entre humains et non-humains

Tous les agriculteurs enquêtés accordent une valeur à la présence animale pour elle-même. Les lieux marqués par la présence animale seraient sources de bien-être. Ils sont qualifiés comme « apaisants » et « ressourçants ». En dehors de son rôle directement productif dans l’agriculture, l’animal contribue à la sérénité et à l’épanouissement des agriculteurs (et des visiteurs). Les agriculteurs interrogés précisent que chaque espèce animale apportent son propre type « d’animation » en lien avec la qualité de sa pâture et de sa fumure. Les petits et les gros ruminants par exemple, ne mangeant pas les mêmes herbages, valoriseront des surfaces qui seraient sous-employés par une seule espèce et différentes fumures (âne et mouton) sont utilisées dans un même compost « pour l’équilibrer » par exemple.

« La présence animale amène une espèce de plénitude dans l’atmosphère quand tu es près d’elles, mais aussi dans les espaces où elles ont pâturé. (…) J’ai l’impression qu’il y a un équilibre qui se crée par la présence physique de l’animal. Les personnes qui viennent ici se sentent bien. Si ça le fait à nous, [humains], ça doit le faire à tous les êtres vivants présents sur la ferme, aux végétaux… »

L’intégration animale, au sein d’une activité orientée vers la production végétale, comme chez les vignerons, amène parfois à réaménager positivement l’organisation du travail (gain de temps sur la tonte dans les vignes). La présence animale amène aussi à changer de regard sur le sol et les plantes auxquels les animaux sont reliés.

« Mieux regarder l’animal nous oblige à regarder l’ensemble du milieu. (…) Les maraîchers ont changé leur regard sur l’herbe grâce à l’animal. (…) l’animal t’oblige à voir, à « prendre conscience de ».

3.2. Contraintes et freins internes à la diversification des fermes

Contraintes structurelles

Dans les trois catégories d’agriculteurs enquêtées, une durée de l’ordre d’une dizaine d’années est évoquée pour pouvoir observer les bénéfices du changement vers un système plus diversifié en biodynamie (meilleure résistance aux maladies, meilleure rémunération…). Pendant ces dix premières années, pour les polyculteurs-éleveurs, la recherche d’un équilibre entre la surface agricole et fourragère, le nombre d’animaux et la demande de la clientèle apparait comme un point crucial. Il s’agit souvent de réorganiser le parcellaire, de raisonner la taille des ateliers, d’adapter les différents assolements à la capacité fertile du sol et au nombre d’animaux présents afin d’optimiser le bouclage du cycle des éléments. En ce sens, la diversification est souvent limitée par la dotation en facteurs de production des fermes : main d’œuvre, surfaces, qualité des sols… L’autonomie en fourrage et en fumure est parfois limitée par l’organisation du parcellaire ou par l’acquisition foncière de terres diversifiées. Certaines fermes, composées essentiellement de prairies naturelles, laissent une place limitée aux rotations. De même, des parcelles trop éloignées du cœur de ferme peuvent être sous-exploitées et limitent une maîtrise globale de la fertilité.

Les animaux : des partenaires non-humains avec leur lot de contraintes

Pour les vignerons enquêtés, l’engagement nécessaire lié à l’activité élevage est un frein majeur à la mise en place d’un système plus intégré : « il faut avoir le temps et l’espace nécessaire pour l’assumer ». En effet, la majorité des polyculteurs-éleveurs n’ont pas les moyens financiers de faire appel à des salariés ou des prestataires pour se libérer du temps en dehors de la ferme.

« Il me manque une seule chose, c’est du temps. (…) Je suis souvent frustrée de ne pas pouvoir développer mes connaissances ou découvertes dans d’autres domaines, parce que j’aime mes animaux au point de ne pas les lâcher. Mes bêtes, si elles n’ont pas à manger, elles se barrent. C’est le décalage entre les gens qui ont des bêtes et ceux qui n’en ont pas. (…) Au niveau travail, j’arrive au maximum de ce que je peux faire pour pouvoir bien m’occuper de mes bêtes, de la plus petite à la plus grande, pour pouvoir faire un peu de potager, un peu de tout le reste. J’arrive aux limites de ce que je peux faire, même si je vois bien qu’il y a plein d’autres choses possibles… Je reviendrai sur Terre pour faire le reste ! »

Des vignerons enquêtés insistent par ailleurs sur la question des compétences : « le métier d’éleveur ne s’improvise pas » ; « les animaux, c’est encore un autre monde ». Le modèle basé sur l’intégration culture-élevage s’accompagne aussi de certaines insatisfactions liées à la faible rémunération de l’activité élevage par rapport au travail fourni. En ce sens, les vignerons-éleveurs évoquent la nécessité d’avoir une activité viticole suffisamment rémunératrice avant de pouvoir intégrer une présence animale sur leurs domaines.

« En élevage, le rapport investissement financier/ temps/ intellectuel et résultats n’est pas le même qu’en vin. (…) dans le schéma actuel, ce sont les vignes qui payent le troupeau, et nos bêtes sont vendues grâce au réseau qu’on a créé dans le vin. L’élevage c’est bien mais il faut pouvoir valoriser les produits. »

Des polyculteurs-éleveurs soulignent le fait que certaines activités en lien avec l’activité élevage constituent des services rendus aux territoires, mais ne sont pas rémunératrices aujourd’hui (entretien des paysages, apport en termes de biodiversité, revitalisation des territoires ruraux (création d’emplois) …). Certains évoquent aussi la difficile transmission future de l’exploitation due à la multiplication des ateliers.

« Cela reste normal dans notre société qu’un paysan bosse un minimum de 50 heures [par semaine] pour vivre. J’aimerais bien passer plus de temps sur l’esthétique, le paysage, mais ce n’est pas rémunérateur. (…) Si dans notre métier, entretenir les paysages et créer des emplois en milieu rural étaient pris en considération, on irait plus loin dans nos choix éthiques. »

3.3. Leviers, ressources et stratégies pour gérer la diversification et l’autonomie

Les outils spécifiques de la biodynamie : Préparations, calendrier lunaire et communication sensible

Porter l’intention de soigner le vivant par les préparations biodynamiques

Pour l’ensemble des agriculteurs interrogés, l’utilisation des préparations biodynamiques joue un rôle important dans le développement de l’autonomie. En effet, ce travail, réalisé par leurs soins sur les fermes, consiste à fabriquer eux-mêmes leurs propres intrants à partir d’éléments naturels disponibles sur la ferme ou à proximité. Elle nécessite néanmoins une organisation complexe à mettre en place, en lien avec le calendrier lunaire, de l’élaboration à la pulvérisation des préparations. La majorité des polyculteurs-éleveurs interrogés estiment que la qualité de l’alimentation produite sur la ferme est favorisée par l’utilisation des préparations biodynamiques sur les cultures et les pâtures, ce qui contribue selon eux à la santé des animaux.

« Une des bases c’est de les maintenir en bonne santé. En premier lieu, c’est l’alimentation : produire et leur donner des aliments qui les soignent, au lieu de les rendre malades. Cela passe par le soin apporté à la vie du sol. Ces préparations qu’on met, ce sont des remèdes. Le fait de nourrir les plantes et la terre par ces remèdes, quelque part tu ne médicalises pas la chèvre, mais tu travailles à son immunité. Les soins, l’homéopathie, ça arrive après et seulement s’il y a un déséquilibre. »

De la même manière, les vignerons interrogés témoignent du bénéfice apporté par les préparations biodynamiques sur la structure et la vie du sol. Ils ajustent les autres soins en fonction des aléas climatiques. En particulier, la silice de corne et la décoction de prêle sont utilisées pour prévenir des maladies cryptogamiques.

Le calendrier lunaire : au-delà des effets agronomiques attendus, un outil d’organisation du travail et de capitalisation des expériences

Pour certains agriculteurs, l’utilisation du calendrier lunaire joue un rôle essentiel dans la mise en place d’un système plus diversifié et autonome. Après plusieurs années d’expérience avec cet outil, l’attention portée aux rythmes cosmiques n’est pas vécue comme une contrainte par ces agriculteurs, mais comme une opportunité de mettre les chances de leur côté pour profiter des influences de la nature. Agir au moment opportun selon le calendrier lunaire, permettrait de gagner en efficacité, en ayant une meilleure levée des semis par exemple. L’utilisation du calendrier est parfois associée à un sentiment de liberté, et à la satisfaction d’« amener de la qualité dans ce qu’ils font » et de « se sentir relié à un tout plus grand ». Ce sentiment de liberté est favorisé par l’organisation du travail induite par l’utilisation du calendrier, qui peut réduire l’aspect répétitif de certaines tâches. Le calendrier lunaire, utilisé et annoté chaque année par les paysans, permettrait de cultiver sa propre organisation du lieu et des activités à long terme. Il constitue un outil réflexif en gardant « une trace » des travaux réalisés chaque année (semis, plantation, taille, ébourgeonnage, moisson…) en fonction de conditions spécifiques.

L’expérience de la communication sensible avec les non-humains à des fins de soin et de production

En prenant en compte une dimension subtile ou non-matérielle de la nature, l’observation attentive du troupeau ou des parcelles de vigne peut aussi se traduire par une communication directe avec le vivant. Certains agriculteurs, qui ont suivi des formations, estiment avoir affiné leurs perceptions des dimensions suprasensibles et proposent des descriptions de plus en plus précises des « forces formatrices », des mouvements et des différentes énergies qui animent le vivant, au point de se faire de plus en plus confiance et d’engager leurs perceptions dans leurs pratiques agricoles quotidiennes. Pour l’ensemble des catégories interrogées, cette attitude vis-à-vis du vivant aide à prendre des décisions importantes qui sous-tendent des objectifs de production : nombre de traitements à la vigne, décision à propos de l’abattage, de l’alimentation et des soins apportés aux animaux… Certains vignerons disent travailler de plus en plus « en informationnel ». Comme dans la logique de dilution que l’on retrouve dans l’homéopathie, il s’agit de se passer de plus en plus des éléments matériels dans les actes agricoles en établissant un contact plus direct avec la nature.

« La réponse aussi est subtile… Je vais sentir une chaleur ou les mains qui vont vibrer (…) juste après que la question soit posée. (…) Chacun en est là où il en est de son développement de la biodynamie. (…) C’est compliqué au départ, mais après tu parviens à cet état quand tu en as besoin. Maintenant j’y vais et je peux parler à ma vigne en 30 secondes alors qu’avant il me fallait bien 10 minutes. Tout le monde est capable de parler et ressentir ces choses, sauf qu’on ne nous l’apprend pas et qu’on a perdu ce lien qu’on avait au monde vivant. »

Certains agriculteurs enquêtés sollicitent parfois une aide extérieure, par exemple en kinésiologie (utilisation du tonus musculaire comme révélateur d’informations) ou en géobiologie (suivant des principes énergétiques « pour rééquilibrer le lieu »). Ces outils variés, basés sur une autre conception du vivant, sont utilisés pour diverses problématiques rencontrées dans la gestion d’un système complexe.

Le collectif comme ressource : Des expériences partagées dans un réseau socio-professionnel

L’étude révèle différentes formes de solidarités informelles ou structurées par des associations régionales sur les territoires où la biodynamie se développe. Les biodynamistes s’identifient entre eux, mutualisent leurs moyens et se réunissent lors de « journées préparations », souvent citées comme des rencontres riches d’échange. Ces groupes peuvent aussi donner lieu à des formations ou des lectures en commun. Cette forte dimension collective permet à chaque ferme d’évoluer dans ses pratiques. Cette dimension collective ne se limite pas à la biodynamie, et les agriculteurs mentionnent d’autres appartenances socio-professionnelles également structurantes.

Transitions dans la mise en œuvre de l’organisme agricole autonome : Deux grands types de trajectoires ?

Les leviers se mettent en place de manière différenciée selon les trajectoires des agriculteurs, selon les bénéfices recherchés, les contraintes rencontrées, et les affinités avec tel ou tel outil. Deux grandes tendances apparaissent au travers des catégories étudiées et mériteraient d’être étudiées plus finement : 1) Les vignerons se tournent prioritairement vers l’utilisation des préparations biodynamiques et du calendrier lunaire pour répondre à des problématiques techniques. Ainsi, par exemple, certains vignerons adaptent l’utilisation de ces outils en fonction du profil aromatique qu’ils recherchent dans leurs vins ou des besoins spécifiques de différentes parcelles. Cependant, sur le principe d’organisme agricole et de la place donnée à l’animal, beaucoup d’entre eux se concentrent sur la création d’un lieu accueillant pour les animaux sauvages (nichoirs, haies, bandes mellifères…). Lorsque le territoire le permet, ils créent des partenariats avec des éleveurs pour le pâturage ou la fumure. Les vignerons-éleveurs, qui intègrent une présence animale domestique, font des choix organisationnels qui leur permettent de limiter le temps consacré à la partie « animal », comme le choix de races rustiques ou une gestion peu chronophage du pâturage ; 2) Les éleveurs vont d’abord se tourner vers la notion d’organisme agricole et la communication animale pour retrouver du sens dans leur travail et avoir une relation plus juste avec leurs animaux (« ne plus être que dans la technique »). Ainsi, si trois vignerons sur douze seulement disent communiquer avec leurs vignes, la majorité des polyculteurs-éleveurs (dix sur onze) pratiquent une communication sensible avec leurs animaux et leurs cultures, l’« entrée par l’animal » facilitant ce dialogue selon eux. Cependant, l’utilisation des préparations biodynamiques et du calendrier lunaire est plus difficile à appréhender dans cette catégorie, ce qui peut s’expliquer par les contraintes techniques qu’ils rencontrent. En comparaison avec les vignerons travaillant sur une culture principale, les polyculteurs-éleveurs doivent s’adapter à une plus grande diversité de parcelles (zones pentues…) et d’espèces animales et végétales.

3.4. Des déterminants externes vécus comme des entraves à la mise en place de l’organisme agricole

Le rapport sensible avec les animaux est à l’origine de deux freins majeurs perçus par les agriculteurs : l’abattage des animaux et le devenir des animaux mâles.

L’impossibilité légale d’assumer la mise à mort de ses propres animaux

En France, l’abattage des animaux doit être pratiqué dans un abattoir agréé où pourront être effectuées diverses inspections sanitaires. La seule exception au principe est l’abattage à la ferme pour une consommation strictement familiale, excluant les bovins et les équidés. Cependant, pour les enquêtés, la polyculture-élevage ne fait sens que si l’environnement permet d’assurer une vie et une mort dignes aux animaux, selon la conception qu’ils s’en font. Les éléments mis en cause portent sur les distances ferme-abattoir, l’accompagnement des animaux jusque dans les abattoirs et les cadences d’abattage.

L’abattage à la ferme est une voie privilégiée pour les agriculteurs rencontrés, allant dans certains cas jusqu’à considérer que l’abattage devrait être inclus dans le métier d’éleveur. Certains éleveurs décident alors de réorienter leur élevage pour limiter les morts (lactations longues). L’abattage à la ferme permettrait aussi de travailler sur une rotation des postes, la formation du personnel et finalement une revalorisation des métiers et des pratiques d’abattage qui laisserait s’exprimer une dimension de « sacrifice ». Si certains éleveurs se disent « impuissants » face à ces questions, d’autres consacrent une partie de leur vie à « ce combat », allant jusqu’à s’impliquer dans des projets expérimentaux d’abattoir mobile ou de proximité dans leurs territoires.

Le devenir des animaux mâles dicté par les filières de ruminants industrialisées

La question du devenir des mâles dans les systèmes laitiers et de production d’œufs est un problème qui touche tous les systèmes de polycultures élevages étudiés. Dans les élevages laitiers modernes, les naissances femelles restent à la ferme pour y être élevées et les mâles sont conduits, aussi jeunes que possible, dans une ferme d’engraissement conventionnelle. Cette segmentation qui amène à se « débarrasser des mâles » est vécue comme une incohérence pour des fermes qui veulent évoluer vers des SPCE autonomes. Pour les agriculteurs interrogés, les systèmes naisseurs-engraisseurs doivent être repensés afin d’éviter cette segmentation et rester dans une logique d’autonomie globale. Cependant, dans le contexte actuel, ils ne trouvent pas d’alternatives économiques à l’engraissement à l’extérieur de la ferme. Ils évoquent le manque de ressources alimentaires pour garder tous les mâles et pouvoir « assumer l’ensemble des naissances ». Ceci est d’autant plus vrai lorsque l’engraissement des animaux ne parvient pas à s’insérer dans une économie locale, comme pour l’élevage caprin. Pour certains, l’abattage à la ferme inciterait les éleveurs à diminuer leur troupeau en « les obligeant à se consacrer aussi bien aux mâles qu’aux femelles ».

Discussion

Pour discuter de la problématique du développement de systèmes polycultures-élevage autonomes, le point de vue adopté dans cet article consiste à considérer les savoirs et pratiques associés à la biodynamie dans un cadre transdisciplinaire, de manière comparable aux connaissances indigènes (Albuquerque et al. 2021). Après avoir constaté que les connaissances indigènes et les connaissances académiques peuvent aussi bien diverger que converger, Albuquerque et al. (2021) proposent de dépasser l’idée d’une dichotomie divergence/convergence trop simpliste et peu constructive. A la place, ces auteurs proposent de voir les convergences comme des éléments pour l’élaboration de décisions plus solides (« as evidence for developing more robust decisions »), et les divergences comme des opportunités de dialogue et de construction de complémentarités (Albuquerque et al., 2021).

Dans notre étude, une partie des atouts et des limites identifiés par les éleveurs pour les SPCE conforte la littérature, comme la motivation économique ou la charge de travail, respectivement (Moraine et al., 2014 ; Ryschawy et al., 2017). De même, de façon complémentaire avec les travaux de Aare et al., (2021), le point de vue des agriculteurs de notre étude renforce l’intérêt de considérer certaines évolutions dans l’environnement socio-économique des fermes, comme une meilleure rémunération des services non-marchands ou encore le besoin en conseil et formation. De façon plus originale, certains résultats de notre étude, liés à l’importance de la dimension subtile (non-matérielle) dans la biodynamie, ont peu été discutés dans la littérature, ou de façon marginale (Wright, 2021). Ainsi, la place donnée à l’animal, doté d’une sensibilité liée à celle de l’éleveur, a une importance majeure dans les motivations des agriculteurs enquêtés et dans la balance des avantages et des inconvénients de la diversification. D’une certaine façon, c’est comme si la présence animale augmentait à la fois la satisfaction et l’épanouissement des agriculteurs, et la charge de travail déjà considérable. Dans cette perspective, une meilleure compréhension des liens entre conditions d’élevage et qualité de vie au travail dans les SPCE nous semble être une piste de recherche essentielle (Duval et al., 2021). Par ailleurs, les résultats obtenus avec les vignerons-éleveurs en particulier sont cohérents avec les observations de Meunier et al. (2024) sur les motivations d’agriculteurs en production végétale pour réintégrer de l’élevage dans leurs fermes. Ces auteurs mettent en effet en avant l’importance des considérations éthiques et morales dans le choix de la réintégration de l’élevage (Meunier et al., 2024). Notre étude permet d’approfondir la compréhension de ces considérations éthiques et morales, y compris dans leur implications pratiques en termes de politiques publiques et l’organisation des filières. En effet, alors que ce facteur n’est pas identifié dans la littérature comme un aspect majeur du développement de la polyculture-élevage, le besoin d’une meilleure prise en charge des animaux mâles et des conditions d’abattage apparaît essentiel pour les éleveurs enquêtés, rejoignant en ceci les travaux de Jocelyne Porcher (2011).

Quoique l’on puisse penser des effets des préparations biodynamiques, du calendrier lunaire ou encore de la communication sensible sur les entités biologiques qu’ils sont sensés affecter, notre étude montre que ces outils ont une utilité, du point de vue des agriculteurs, pour développer leur autonomie. Ces outils pourraient inspirer des solutions innovantes pour d’autres agriculteurs sans nécessairement impliquer les arrière-plans philosophiques de la biodynamie. On peut penser à des activités réalisées collectivement (comme pour les préparations), des outils réflexifs d’organisation du travail en système diversifié (comme le calendrier) ou des méthodes d’observations plus sensibles du vivant (Michaud et al., 2019). Par ailleurs, si les effets biologiques des leviers spécifiques de la biodynamie dépassent le cadre du présent article, ils constituent selon nous des perspectives de recherches importantes à considérer. Sur les préparations biodynamiques, même si cela n’est pas systématique (Chalker-Scott, 2013), des publications scientifiques mettent en évidence des effets bénéfiques sur la qualité des sols (Milke et al., 2024 ; Onimi et al., 2024), du lait (Roin et al., 2023) et des légumes (Juknevičienė et al., 2021), et il parait important de poursuivre l’effort de recherche (Santoni et al., 2022). L’influence des rythmes cosmiques et la communication inter-espèces ont été moins étudiés, mais des publications ouvrent la voie pour de futures investigations (Zürcher et Schlaepfer, 2014 ; Wijngaarden, 2023). Dans notre étude, la mise en œuvre de ces leviers spécifiques de la biodynamie apparait comme complexe, et la dimension collective est une ressource essentielle, comme dans d’autres communautés de pratique (Dolinska et d’Aquino, 2016). L’enquête montre aussi que ces outils se met en place de manière différenciée selon les trajectoires des agriculteurs. Ces résultats sont cohérents avec l’analyse de Coquil et al. (2014), qui montrent que “les outils utilisés et le moment où ils le sont dépendent de ce qui est significatif pour eux (les agriculteurs) aux différents stades de la transition”. Les résultats suggèrent deux grandes tendances, entre les vignerons qui entrent dans la biodynamie par le biais des préparations et du calendrier et cheminent ensuite vers l’organisme agricole, et les éleveurs au contraire pour lesquels la mise en place d’un SPCE diversifié est souvent une motivation première. Ces éléments peuvent nourrir les réflexions sur la diversité des trajectoires de développement des SPCE (Ryschawy et al., 2013).

En conclusion, au regard des résultats discutés ici, l’expérience des agriculteurs en biodynamie parait utile pour penser le développement des SPCE. De façon générale, il est difficile de distinguer ce qui est spécifique de la biodynamie, et ce n’était pas l’objectif de cette étude. Une part des résultats développés ici aurait sans doute pu être obtenue avec d’autres groupes d’agriculteurs biologiques. Cependant, le focus sur des agriculteurs en biodynamie apporte un certain décalage, qui peut inspirer de nouvelles réflexions. En particulier, avec la notion d’organisme agricole, les animaux sont reconnus comme indispensables sur la ferme, sans forcément penser l’animal dans une logique productive en première intention. En pratique cependant, comme dans tous les systèmes de production, les agriculteurs en biodynamie sont confrontés à des difficultés, par exemple pour l’organisation du travail. Ces éléments nous amènent à conclure en soulignant la valeur d’une diversité de visions (Penvern et al., 2023) et d’un dialogue ouvert et constructif (Masson, 2024) pour penser les transitions des systèmes agricoles.

Remerciements

Les auteurs remercient tous les agriculteurs rencontrés pour l’accueil, leur ouverture et leur générosité pour participer à cette étude. Merci à Xavier Coquil, Julie Duval, Matthieu Godfroy, Audrey Michaud et Jean-Yves Pailleux pour leur relecture attentive et constructive de ce manuscrit.

Références bibliographiques :

Aare, A. K., Egmose, J., Lund, S., & Hauggaard-Nielsen, H. (2021). Opportunities and barriers in diversified farming and the use of agroecological principles in the Global North–The experiences of Danish biodynamic farmers. Agroecology and Sustainable Food Systems, 45(3), 390-416.

Albuquerque, U. P., Ludwig, D., Feitosa, I. S., de Moura, J. M. B., Gonçalves, P. H. S., da Silva, R. H., … & Ferreira Junior, W. S. (2021). Integrating traditional ecological knowledge into academic research at local and global scales. Regional Environmental Change, 21, 1-11.

Blouet, A., & Coquil, X. (2009). Chapitre 7. Polyculture-élevage: développer des complémentarités dans les exploitations et dans les territoires. In Transitions vers l’agriculture biologique (pp. 165-183). Éducagri éditions.

Bonaudo, T., Bendahan, A. B., Sabatier, R., Ryschawy, J., Bellon, S., Leger, F., … & Tichit, M. (2014). Agroecological principles for the redesign of integrated crop–livestock systems. european Journal of Agronomy, 57, 43-51.

Brock, C., Geier, U., Greiner, R., Olbrich-Majer, M., & Fritz, J. (2019). Research in biodynamic food and farming–a review. Open Agriculture, 4(1), 743-757.

Chalker-Scott, L. (2013). The science behind biodynamic preparations: A literature review. HortTechnology, 23(6), 814-819.

Chardon, X., Rigolot, C., Baratte, C., Espagnol, S., Raison, C., Martin-Clouaire, R., … & Faverdin, P. (2012). MELODIE: a whole-farm model to study the dynamics of nutrients in dairy and pig farms with crops. Animal, 6(10), 1711-1721.

Coquil, X., Béguin, P., Dedieu, B. (2014). Transition to self-sufficient mixed crop–dairy farming systems. Renewable Agriculture and Food Systems, 29(3), 195-205.

Dolinska, A., & d’Aquino, P. (2016). Farmers as agents in innovation systems. Empowering farmers for innovation through communities of practice. Agricultural systems, 142, 122-130.

Duval, J. E., Blanchonnet, A., & Hostiou, N. (2021). How agroecological farming practices reshape cattle farmers’ working conditions. Agroecology and sustainable food systems, 45(10), 1480-1499.

Foyer, J. (2018). Syncrétisme des savoirs dans la viticulture biodynamique. Incorporation dans l’expérience et le sensible et trajectoire initiatique. Revue d’anthropologie des connaissances, 12(12-2).

Garrett, R. D., Ryschawy, J., Bell, L. W., Cortner, O., Ferreira, J., Garik, A. V., … & Valentim, J. F. (2020). Drivers of decoupling and recoupling of crop and livestock systems at farm and territorial scales. Ecology and Society, 25(1), 24.

Grandjean, A. (2021). Créativités agronomiques et rituelles dans les vignobles suisses. Une étude des engagements pluriels dans la viticulture biodynamique. Ethnologie française, (3), 502-512.

Hurter, U. (2019). La biodynamie, une agriculture pour l’avenir. Éditions Actes Sud.

Jacquot, A. L., Jouan, J., De Graeuwe, M., Benjamin, D., Makulska, J., Burgio, G., … & Godinot, O. (2020). SEGAE, SErious Game for AgroEcology learning: un «jeu-sérieux» pour enseigner l’agroécologie à l’échelle d’une exploitation de polyculture-élevage laitier. In 25. Rencontres autour des Recherches sur les Ruminants (3R) (p. 584). Institut de l’Elevage-INRAE.

Juknevičienė, E., Danilčenko, H., Jarienė, E., Živatkauskienė, V., Zeise, J., & Fritz, J. (2021). The effect of biodynamic preparations on growth and fruit quality of giant pumpkin (Cucurbita maxima D.). Chemical and Biological Technologies in Agriculture, 8, 1-15.

Lemaire, G., Franzluebbers, A., de Faccio Carvalho, P. C., & Dedieu, B. (2014). Integrated crop–livestock systems: Strategies to achieve synergy between agricultural production and environmental quality. Agriculture, Ecosystems & Environment, 190, 4-8.

Milke, F., Rodas-Gaitan, H., Meissner, G., Masson, V., Oltmanns, M., Möller, M., … & Fritz, J. (2024). Enrichment of putative plant growth promoting microorganisms in biodynamic compared to organic agriculture soils. ISME Communications, ycae021.

Meunier, C., Martin, G., Barnaud, C., & Ryschawy, J. (2024). Bucking the trend: Crop farmers’ motivations for reintegrating livestock. Agricultural Systems, 214, 103820.

Masson, J. E. (2024). Participatory-action research leading to transformation of scientific disciplines’ interrelations, research paths, actors’ reasoning, and viticultural practices. Natures Sciences Sociétés.

Michaud, A., Cremilleux, M., Beaure, G., Védrine, A., & Rigolot, C. (2019). Un diagnostic d’alimentation de ruminants « qui parle aux éleveurs ». Comparaison avec un protocole classique. Fourrages, 240, 321-328.

Mischler, P., Tresch, P., Jousseins, C., Chambaut, H., Durant, D., Veysset, P. P., … & Martel, G. (2018). Savoir caractériser les complémentarités entre cultures et élevage pour accompagner la reconception des systèmes de polyculture-élevage dans leurs transitions agroécologiques. In 24. Rencontres Recherches Ruminants (3R) (p. 63).

Moraine, M., Duru, M., Nicholas, P., Leterme, P., & Therond, O. (2014). Farming system design for innovative crop-livestock integration in Europe. Animal, 8(8), 1204-1217.

Olimi, E., Bickel, S., Wicaksono, W. A., Kusstatscher, P., Matzer, R., Cernava, T., & Berg, G. (2022). Deciphering the microbial composition of biodynamic preparations and their effects on the apple rhizosphere microbiome. Frontiers in Soil Science, 2, 1020869.

Paull, J. (2011). Biodynamic agriculture: The journey from Koberwitz to the world, 1924-1938. Journal of Organic Systems, 6(1).

Penvern, S., Lamine, C., Derbez, F., Ollivier, G., Rénier, L., Roche, R., & Tuscano, M. (2023). Addressing the diversity of visions of ecologization in research and in support to agroecological transitions. Agroecology and Sustainable Food Systems, 47(9), 1403-1427.

Porcher, J. (2011). Vivre avec les animaux, une utopie pour le xxie siècle. La découverte.

Rigolot, C. Quantin, M. (2022). Biodynamic farming as a resource for sustainability transformations: Potential and challenges. Agricultural Systems, 200, 103424.

Róin, N. R., Poulsen, N. A., Nørskov, N. P., Purup, S., & Larsen, L. B. (2023). Seasonal variation in contents of phytoestrogens in Danish dairy milk lines of different farm management systems. International Dairy Journal, 144, 105694.

Ryschawy, J., Choisis, N., Choisis, J. P., Joannon, A., & Gibon, A. (2012). Mixed crop-livestock systems: an economic and environmental-friendly way of farming?. animal, 6(10), 1722-1730.

Ryschawy, J., Choisis, N., Choisis, J. P., & Gibon, A. (2013). Paths to last in mixed crop–livestock farming: lessons from an assessment of farm trajectories of change. Animal, 7(4), 673-681.

Ryschawy, J., Martin, G., Moraine, M., Duru, M., & Therond, O. (2017). Designing crop–livestock integration at different levels: Toward new agroecological models? Nutrient Cycling in Agroecosystems, 108, 5-20.

Salembier, C., Elverdin, J. H., & Meynard, J. M. (2016). Tracking on-farm innovations to unearth alternatives to the dominant soybean-based system in the Argentinean Pampa. Agronomy for sustainable development, 36, 1-10.

Santoni, M., Ferretti, L., Migliorini, P., Vazzana, C., & Pacini, G. C. (2022). A review of scientific research on biodynamic agriculture. Organic Agriculture, 12(3), 373-396.

Wijngaarden, V. (2023). Interviewing animals through animal communicators: Potentials of intuitive interspecies communication for multispecies methods. Society & Animals, 1(aop), 1-21.

Wright, J. (2021). Subtle agroecologies: Farming with the hidden half of nature (p. 384). Taylor & Francis.

Zürcher, E., Schlaepfer, R. (2014). Lunar rhythmicities in the biology of trees, especially in the germination of European Spruce (Picea abies Karst.): a new statistical analysis of previously published data. Journal of Plant Studies, 3(1), 103-113.

Cet article est publié sous la licence Creative Commons (CC BY-NC-ND 4.0). https://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/4.0